Vendredi prochain, la chaîne de télévision BNN lance une émission dans laquelle la patiente Lisa (pas son vrai nom), 37 ans, en phase terminale d’un cancer du cerveau, va choisir entre trois personnes, toutes atteintes d’une maladie grave d’insuffisance rénale, qui sera le bénéficiaire d’un de ses reins. Aidé par les téléspectateurs, qui peuvent conseiller Lisa par SMS.
Il s’agit donc bien d’une greffe d’une personne vivante, bien que mourante, car l’autre rein fera l’objet d’une donation anonyme après sa mort. Et dans le cas où Lisa mourra avant la greffe du premier rein, l’opération sera annulée, car le premier rein ira, comme la loi le stipule, au premier prétendant sur la liste d’attente, de façon anonyme.
La chaîne BNN reste toujours profondément marquée par son fondateur, Bart de Graaff, acteur célèbre aux Pays-Bas, disparu il y a cinq ans après avoir attendu en vain une greffe de rein pendant des années. BNN est spécialiste d’émissions controversées mais a fait preuve de traiter ces sujets avec un grand respect et en dignité. Emissions qui ont souvent suscitées une grande polémique avant, mais pas toujours après…
Pendant l’émission de vendredi, le téléspectateur sera confronté à la vie des personnes atteintes d’insuffisance rénale, et la chaîne espère ainsi augmenter le nombre de donateurs, voire à faire voter une loi qui désigne toute personne donateur d’organes (il faudra indiquer le contraire si on ne veut pas donner de ses organes). L’objectif de remettre la cause du don d’organes sur le devant de la scène est cause réussie, même plus qu’envisagée. Et à l’échelle de l’Europe entière.
Tous les médias européens expriment la même tendance : show scandaleux, « impossible chez nous », « où va-t-on » et encore une fois, les Pays-Bas sont désignées comme le pays de toutes les libertés, mais pas les bonnes. Politiquement incorrecte.
Le pays dont on parle jamais en bons termes (taux de chômage 3.8%, chômage de jeunes 7% environ, un taux nettement inférieur d’abus de drogues et d’alcool, ou encore un taux inférieur de suicide de jeunes, une culture de franc-parler, pour en citer quelques-unes), mais dont on sait toujours désigner avec ferveur et souvent en méconnaissance de causes, quand il se passe une chose « impensable chez nous ».
Revenons au show : il me semble que pratiquement tout le monde a eu la même réaction, au moins au début : celle d’indignation, et les commentaires n’ont pas épargnés l’émission, dont on connaît certes son contenu, mais toujours pas la forme !
J’avoue que, après avoir fait le tour des blogs et médias français et néerlandais, chacun dans leur propre langue, et en connaissance des deux cultures, je commence à saturer par tous ces commentaires si ‘politiquement correct’, que j’ose voir d’un autre oeil l’émission et ses objectifs.
Sur le site de la Fondation Greffe de Vie, par exemple, on peut ainsi lire que « Il est important de souligner qu’un tel programme ne serait pas envisageable dans notre pays, pour des raisons légales notamment :
- tout d’abord, il bafoue totalement un des grands principes du don d’organes, affirmé par la loi de bioéthique, à savoir l’anonymat entre donneur et receveur.
- De plus, la répartition des organes aux patients en attente s’appuie sur des règles précises, reposant sur des motifs médicaux et des critères d’équité. Elles sont publiées par décrets et ne peuvent donc pas être transgressées.
Notre pays a fait le choix d’entourer les activités de greffe d’organes de multiples garanties règlementaires, qui en font à l’heure actuelle un modèle mondial sur le plan de l’éthique et de la sécurité sanitaire. »
Ouf… on peut être content en France. Néanmoins, je pari que la première des raisons pour laquelle un tel programme ne serait pas envisageable en France, c’est le manque de liberté d’expression et de presse. Ici, le président serait déjà intervenu en personne pour interdire. Comme si souvent, sans les bases légales. Mais avec les tripes. Parce que c’est ce que pensent « les français ».
Soyons clair, si on regarde de près le principe de l’émission, il ne se passent pas de choses interdites par la loi. Le don d’organes est libre à condition que cela se fait pendant que le donateur est encore vivant. C’est uniquement après que la mort soit intervenue que cela devient une acte anonyme ! Certes, ce principe est acceptable quand il s’agit d’un membre de la famille, mais comment réagirait-on si un donateur avait deux personnes dans son entourage qui auraient besoin d’une greffe rénale ? Sur quelles bases ? Et immoral, le choix, entre deux enfants, par exemple ? Qui ose dire qu’il ne ferait jamais ce choix, si l’occasion (souvent triste, certes) se présentait ?
Deuxièmement, concernant les « règles précises et les motifs médicaux », que revendique l’auteur de ce texte, il me semble que les Pays-Bas sont un pays qui connaît autant de réglementations strictes que la France. (Il suffit de voir de près la problématique de l’euthanasie pour voir comment les deux pays traitent une cause difficile de façon différente et là , je préfère l’attitude néerlandaise, avec une réglementation extrêmement stricte et avec moins d’abus et de souffrance de la part de toutes les parties qu’en France.) Ne tombons pas dans le piège des mots faciles, des opinions populistes.
Avant avoir vu l’émission (comme dit ci-dessus, personne ne l’a vue !), ne jugeons pas sur le choix des candidats. Je ne peux pas m’imaginer que ce choix n’a pas été fait sur des critères médicaux. Et enfin, « les critères d’équité »… en France… ?
De Nederlandse Nierstichting (la Fondation pour le don d’organes néerlandaise) se met sur le même principe que son homologue français, quoique un peu plus nuancé, car elle est favorable à l’idée sur le fond, mais pas sur la forme et aux Pays-Bas l’émission a soulevée beaucoup de questions et d’émotions. Les ministres ne sont pas d’accord entre eux et toutes les personnalités dans le domaine se sont exprimées. Le ministre Atsma (CDA, Chrétiens démocrates) a demandé au ministre Plasterk « d’interdire ce type d’émissions dans l’avenir », ce que le ministre a refusé, car contraire à la loi qui dit que les chaînes privées sont responsables des contenus de leurs émissions, à condition que ce contenu ne va pas à l’encontre de la loi.
Sur tous les sites web des grands médias, les lecteurs s’expriment. La question fait rage.
Une des réactions dans le journal NRC est intéressant du point de (ma) vue de la problématique des étrangers : « drôle de voir comment certains néerlandais à l’étranger deviennent aussi réactionnaires et démodés que certains étrangers qui s’installent aux Pays-Bas le deviennent en replongeant dans l’orthodoxie. Il est important de noter que les Pays-Bas expérimentent avec beaucoup de sujets « chauds » une autre voie que les pays limitrophes, autant sur la facilité de financement de projets, la gestion de la question de drogues (ce qui résulte en moins de drogués et moins de morts par la drogue), l’émancipation des homosexuels, l’euthanasie, avortement et la liberté d’expression. Et en effet, cela a conduit à des atrocités à la télé, mais si vous ne souhaitez pas les voir, vous n’êtes pas obligés d’allumer votre poste. Je félicite BNN avec leur audace et les réactions qu’ils ont déjà suscitées (…). »
Affaire à suivre. Rendez-vous devant la télé vendredi soir. Ou non, si vous ne souhaitez pas voir « ce type d’émissions ».
Après quoi on peut se poser la question d’éthique sur le type d’émissions où l’on envoie des couples dans la jungle pour séduire un autre partenaire… sans citer d’autres, qui séduisent tant de spectateurs. Et si la télé était à l’image de notre société… ? Et si dans cette société d’aujourd’hui, les réponses faciles d’autrefois n’étaient plus adaptées pour répondre aux vraies problèmes, si l’ambiguïté serait devenue de règle….?